Les actions collectives

 

 

La sémantique de l’expression « actions collectives » désigne les activités que des individus et des groupes mènent de concert, pour faire appel (cri et opposition) d’une décision dans une cause, dénoncer des pratiques considérées injustes et se positionner comme des interlocuteurs des pouvoirs publics. Les Sit-in, les manifestations de rue et les actions directes visant des personnalités et des édifices publics que les militants associatifs entreprennent, sont considérés comme actes subversifs et sont réprimés par les institutions régulièrement établies. Cependant, au-delà de la criminalisation dont ils font l’objet, ces faits et gestes sont également des langages que les minorités nationales, les masses populaires et les marginaux de la société riche adressent pour se faire souvent entendre. En général, les groupes dominés (colonisés, migrants, paysans, etc.) veulent en découdre avec l'arrogance des classes possédantes[1], y compris par l’usage de l’indocilité.

Quelles sont les conditions de possibilité des actions collectives ? Par quels mécanismes les intérêts personnels s’agrègent-ils pour devenir le terreau de la contestation collective légitime ? Comment et dans quelles mesures la contestation politique et la mobilisation de la société civile favorisent-elles la poursuite de la démocratisation durable?

Les limites de cet exposé ne permettent pas de répondre à toutes ces questions de manière exhaustive. J'évoquerai les expressions "sociétés civiles" et "mouvements sociaux" - deux terminologies courantes dans les milieux associatifs et je caractériserai, à partir de là, quelques trajectoires de l'activisme militant. Ce faisant, je me laisserai guider par la question de savoir comment des individus parviennent-t-il à agir au nom du bien collectif, tout en poursuivant leurs intérêts propres?

Les raisons pour lesquelles les gens se mobilisent sont diverses. En général, nombre de catégories sociales accusent l’Etat de faillir à la redistribution équitable des ressources et de perdre délibérément de vue les aspirations légitimes des petites gens à la liberté d’expression et à la démocratie. Pour soutenir leurs revendications, des acteurs individuels et des groupes se constituent en collectifs des « forces vives » et tentent de défier l’institution publique par des actions directes de démonstration momentanée, épisodique ou durable. L’action collective revêt plusieurs aspects : elle est revendicative, dès lors qu’elle permet de faire entendre l’objet d’ordre économique, identitaire ou politique à l’origine de la contestation. L’action collective se transforme en outre en mouvement social, quand les initiateurs entretiennent des réseaux informels et créent des structures formelles leur permettant de poursuivre des objectifs collectifs en toute légalité. L’action collective prend enfin la forme de factionalisme, lorsque des leaders utilisent des moyens de pression médiatique, le chantage électoral, la dissidence armée, etc. pour obtenir, sinon le partage, du moins la reconnaissance du pouvoir.

1.- Les intentionnalités de l’action collective

Pour mener à bien l’agir-collectif, les individus et les catégories sociales qui ne sont pas favorisés par les rapports de pouvoir dans la société, se coalisent autour de leaders charismatiques et développent des réponses pratiques. En 1955-56, le pasteur Martin Luther King anime des mouvements de boycott des bus scolaires réservés aux enfants Noirs à Montgomery (Alabama). Le 1er février 1960, « un groupe de jeunes Noirs d’un collège local réalise le premier sit-in. Ils s’assoient dans la partie réservées aux Blancs d’une cafétéria de Greensboro (Caroline du Nord) et refusent de partir aussi longtemps qu’ils n’auront pas été servis » (Eric Neveu, 2005 :14/ Doug McAdam : 1982). Le mouvement fait tâche d’huile. La contestation passive devient un facteur de prise de conscience de plus en plus généralisée de la situation du racisme et de la nécessité de lutter contre ce fléau social. Les individus et les petites associations des Noirs états-uniens se mobilisent et sortent de la clandestinité, pour agir contre le racisme et la discrimination raciale. La suite est connue : la revendication de l’égalité raciale aux USA.

Il existe plusieurs exemples de mobilisations collectives. En France, le mouvement de Mai 68 est un exemple de mobilisation estudiantine visant à demander des réformes dans le système scolaire et universitaire. Ce mouvement de "gauche" s'est curieusement soldé par la victoire de la "Droite" aux élections! En Iran, l'Ayatola Khommeni a engagé un bras de fer contre le Shah, en mobilisant plusieurs milliers de personnes jusqu'à la chute du pouvoir en place à Téhéran. En Pologne, deux révolutions avortées n’ont toutefois pas dissuadé la Pologne de braver l’Etat autoritaire dès 1974. Le leader historique de Solidarnosc, Lech Walesa, et les ouvriers de Gdansk, sont venus à bout de l’idéologie communiste en puisant, semble-t-il, les ressources de l'engagement dans les pèlerinages marials drainant d’immenses foules à Chestokowa (Maryjane Osa, "Networks in Opposition:linking Organizations Through Activists in the Polish People's Republic", in Mario Diani and Doug McAdam, Social Movements and Networks. Relational Approaches to Collective Action, Oxford University Press, 2003, pp.77-104). En 1989, ce sont des mouvements des masses populaires réclamant la démocratie (Prestroïka) qui ont précipité l'effondrement du Rideau de fer et la fin de la Guerre froide en Europe. En 1992, l’acquittement par les juges de Los Angeles, des policiers qui ont tabassé l’automobiliste Noir Rodney King, provoqua une vaste émeute dans les quartiers noirs de la ville. La turbulence obligea les officiels à rouvrir le dossier, à ordonner la tenue d’un nouveau procès au cours duquel les membres de la Los Angeles Police Department seront sanctionnés pour racisme.

Les types d’activité qui marquent les agir-collectifs sont variés. Ils sont reconnaissables aux répertoires d’action que les militants, les adhérents et les leaders entreprennent. On appelle"répertoires d’action", les moyens et les stratégies de la revanche. Au Togo, les ruraux se sont mobilisés contre les politiques publiques foncières. Certains paysans et leurs supporters ont initié et adopté entre 1990-1992, une gamme très variée de répertoires d’action qui ont à leur actif des marches silencieuses, des Sit-in et diverses démonstrations de force, comme la mise à sac des postes de surveillance des aires protégées, la bastonnade des agents forestiers trop zélés et la fermeture des routes avec des barricades constituées avec des troncs d’arbre prélevés lors des coupes anarchiques des ligneux. " Au début des années quatre-vingt-dix, de nombreuses populations des campagnes passent à l’action directe contre les Réserves et les Parcs Nationaux et reprennent possession de leurs terres, alors constituées forêts classées ou protégées, par la raison de l’ État. Les natifs des villages ont démoli, par revanche, les postes de contrôle à l’entrée des domaines protégés et menacé les gardes forestiers et tous les agents de l’État. Certains ont également décimé la faune dans les Réserves et Parcs Nationaux, par d’intenses activités de chasse ; d’autres enfin ont simplement saccagé les essences protégées et provoqué des incendies de forêt. Les villages fermés deux décennies auparavant, sur ordre des pouvoirs publics, sont de nouveau en fête. De retour chez eux, les paysans ont repris possession des terres qu’ils ont déguerpies, pour permettre l’extension officielle des aires protégées". N.O.R.A.T. (Nouvel Observatoire des Réalités Africaines et Togolaises) Genève, Suisse, le 30 septembre 2003, wysiwyg://97/http://www.diastode.org/Echos/invit4787.html

Souvent les dissidents déclanchent leur contestation de l’ordre politique existant en pratiquant des expériences qui ont fait leurs preuves ailleurs. Brûler des pneux, porter des habits aux colorations typiques ou manifester en tenue d'Adam, etc.

L’action de revanche dépend en outre des catégories de personnes mobilisées et des circonstances de la mobilisdation. Les universitaires ont tendance à se regrouper dans des amphithéâtres et à développer des joutes oratoires prononcées. D’autres activistes construiront les arsenaux de la revendication online, par des publications sur le web. Alors que les paysans distribuent en général des fruits ou passent directement à l’acte d’arrachage des produits transgéniques ou de démontage des installations de leurs rivaux, les syndicats sont plus prompts à organiser des caravanes de protestations sur des chars, lors des fastes du 1er mai par exemple et à défiler sous des drapeaux avec des mots d’ordre. Les jeunes des cités choisiront quant à eux de brûler des pneus, d’ériger des barrages routiers et de signer leurs actions par des graffitis.

Les actions diverses de contestation sont l’œuvre soit de particuliers qui agissent dans le cadre d’organisations. Les structures servent de lieu d'information, de socialisation et de construction de réseaux. (Florence Passy, "Social Networks Matter. But How?", in Mario Diani and Doug McAdam, Social Movements and Networks. Relational Approaches to Collective Action, Oxford University Press, 2003, pp.21-48). J'essayerai de cerner les structures de la dissidence. Je parlerai des collectifs et des structures de la mobilisation contre les pouvoirs publics.

      2.- Sociétés civiles et mouvements sociaux  

On appelle sociétés civiles (SCs), des catégories sociales qui se définissent elles-mêmes comme organisations de la base à caractère philanthropique ou non-gouvernemental et qui poursuivent la justice et l’équité sociale, une meilleure redistribution du revenu national et un «autre développement» : « Civil society is the arena where citizens voluntarily assemble independently from, and at times in opposition to, the state apparatus to capitalize on their relative power to articulate demands and policy initiatives from governing institutions » [2] . Comme toute institution, l’État est un appareil de conservation du pouvoir au profit d’une minorité de gens. Mais, à l’opposé de l'institution étatique, les SCs se définissent comme des organisations cherchant à exercer des pressions diverses pour que l’autorité publique engage des réformes en faveur de la justice, de l’équité sociale et des droits humains. Les mouvements sociaux (MSs) désignent, quant à eux, la palette des réactions et comportements souvent réfractaires des masses mobilisées pour passer à l’acte direct, dans le but d’en découdre avec des autorités ou, à défaut, dénoncer publiquement la logique du système en place. SCs et MSs apparaissent être des expressions généralement utilisées avec des connotations de prescription.

Bien que l’histoire théorique des MSs soit plus récente que celle de SCs, Cohen et Arato recommandent d’employer l’un et l’autre concept en termes relationnels et complémentaires : « It’s our thesis that social movements constitute the dynamic element in process that might realize the positive potentials of modern civil societies » [3] . Je retiens également comme intéressante une telle instruction, dans la mesure où les SCs sont visibles par les MSs qu’ils entreprennent. En évoquant les SCs, nous aurons constamment à l’esprit les divers champs d’action des MSs. La littérature spécialisée foisonne de concepts par lesquels les théoriciens tentent de caractériser les actions collectives. Je ferai une relecture de Charles Tilly et de Sidney Tarrow.

Tilly analyse les paradigmes de la mobilisation des ressources [4] par sa théorie des « répertoires d’action ». Cette expression désigne les moyens, les arsenaux ainsi que les méthodes dont les entrepreneurs d’action collective se servent pour identifier, contacter et recruter des adhérents, des sympathisants et des activistes. Elle se réfère également aux stratégies de contestation (démonstration de force, moyens de sonorisation, barrage de route, etc.) que les leaders empruntent à des pratiques expérimentées ailleurs. Les répertoires d’action participent enfin des méthodes de construction des réseaux et de consolidation des liens sociaux entre les membres d’une organisation [5] . Cependant, les activistes militants ne procèdent pas tous par des structures formelles. La plupart se basent sur des relations interpersonnelles, des coalitions des groupes intermédiaires, des sympathisants et des foules. C’est le cas de la marche de la fierté homosexuelle, en avril 1993, à Washington. La majorité des participants à cette marche se sont engagés pour diverses motivations, allant du simple plaisir à baigner dans une grande foule, jusqu’à l’acceptation des homosexuels et des personnes lesbiennes et le soutien de leur intégration dans l’armée. D’autres, en revanche, ont des motivations de solidarité avec les communautés Gay : connaissant ou fréquentant des clubs « homo » particuliers, ils découvrent à travers la Marche la dynamique de la communauté d’intérêt et les sociabilités « Gay ». Enfin, les organisateurs ont entraîné de grandes foules venues de toutes parts dans la capitale fédérale. Mais personne ne sait exactement quel est le nombre des Gays aux USA. Le mouvement en tant que tel n’est pas non plus une organisation, bien que pour parvenir à accomplir la « Marche », il fallut mettre sur pied un comité national, qui agit par des réseaux et à travers des entités disparates entretenant des sympathisants. Ainsi Mancur Olson a parfaitement raison d'écrire, dans The Logic of Collective Action, (1965), que la participation à l’action collective a une fonction agrégative.

Sidney Tarrow distingue, pour sa part, les mouvements sociaux des phénomènes de masse et des institutions politiques. Selon lui, les mouvements sociaux sont reconnaissables aux structures d’opportunité politiques (political opportunity strutures). Il les caractérise par quatre propriétés empiriques : le défi collectif (Collective challenge) ou l’ensemble des actions fortes engagées pour mettre le pouvoir à l’épreuve ; l’affirmation d’un idéal commun (Common purpose) qui justifie les raisons de se liguer contre la défaillance des élites au pouvoir et, au besoin, de s’en prendre aux meneurs de la contestation ; la solidarité (Solidarity) qui est nécessaire lors de la traduction par des actes concrets des intérêts communs et enfin le renforcement des interactions (Sustained interaction) dans la durée [6] .Pumar s’exprime ainsi à propos des critères de Tarrow : « Collective challenges are the actions that are most common to social movements such as public manifestations against elites or ordinated personal resistance. Common purposes are the common claims against opponents or authorities that band people together. Solidarity amounts to translating the recognition of common interests into collective action. Sustained collective actions are manifestations of political organization over time » [7] .

Après cet Outlook conceptuel, j'évoquerai brièvement les dynamiques des mouvements sociaux.

 3.- Les dynamiques des actions collectives

Deux écoles théoriques, l’une de tradition libérale et l’autre d’obédience structuralo-marxiste/post-gramsciste se partagent la théorie dominante des actions collectives. La première, qui remonte au 18ème siècle, a comme principal objectif de soutenir les revendications du monde ouvrier et de promouvoir la subjectivité collective et la démocratie dans le cadre de l’économie de marché : collectifs d’ouvriers, syndicats de travailleurs, mouvements de gauche et sociétés civiles en sont les principaux acteurs historiquement connus. La seconde se définit, quant à elle, négativement comme mouvement contre-hégémonique de résistance au libéralisme et au capitalisme néo-libéral. Les protagonistes sont des États communistes, des organisations ou des individus agissant comme des intellectuels collectifs, suivant le sens donné à ce concept par Gramsci. Mais je ne traiterai que l'approche libérale des activismes militants.

La théorie des SCs et des MSs est généralement construite en référence au siècle des Lumières. Nombreux sont les chercheurs qui font remonter les actions  collectives et les mouvements sociaux modernes à cette période. Une des marques distinctives de la révolution des Lumières réside, sans doute, dans la problématique de la subjectivité (ou de l’intersubjectivité). Celle-ci consiste à inscrire le sujet humain et ses intérêts au centre de toutes perspectives. Le siècle de la raison est considéré comme le fer de lance de la société du progrès, des libertés individuelles et de la justice sociale. L’Aufklärung est communément admis comme le moment de l’histoire où se substituent à la croyance le doute, à l’affirmation des devoirs la revendication des droits, à l'ordre et à la stabilité le bouleversement des principes et des ordres.

Sans renier l’influence du 18ème siècle sur la société et les siècles suivants, Achille Mbembe émet, toutefois, certaines réserves sur l’historiographie communément partagée qui attribue la genèse des SCs et des actions collectives aux Lumières. D’après Mbembe, l’idée de société civile est inséparable de l’héritage du Moyen Âge. Le médiéval est une époque particulièrement marquée par des privilèges en tout genre. La tentative de justification des pouvoirs trop souvent exorbitants est la plupart du temps à l’origine de nombreux affrontements directs. Pour contenir les facteurs de crise et limiter la multitude des centres de pouvoir qui minent la société, l’arbitrage des conflits impose de faire de telle sorte « … que soient évitées des situations où chacun se met en position de faire la guerre et de lever l’impôt, de s’attribuer en propriété la puissance publique, d’exercer un rapport de domination fondée sur la pure loi de l’arbitraire » [8] . La civilité est une production sociale historique initiée à partir du Moyen Âge à des fins de régulation des rapports entre la force et le droit.

L’époque d’industrialisation connaît la mise en œuvre concrète de l’idée de société civile. C’est la période d’éclosion des formations des syndicats d’ouvriers des fabriques et des diverses corporations, qui font valoir leurs droits en demandant de meilleurs salaires et conditions de travail. Le leadership du mouvement ouvrier est alors exercé par des personnalités acquises à la doctrine socialiste d’un meilleur partage de la valeur ajoutée créée par le travail des ouvriers. À partir des années trente, les corporations ont pris des couleurs par trop tendancieuses avec des leaders à forte polarité nationaliste et fasciste. Durant la seconde Guerre mondiale, nombre de responsables syndicaux et les mouvements qu’ils dirigent ont embrassé les idéaux du National Socialisme d’Adolf Hitler, du Fascisme de Benito Mussolini ou du "Gaudillisme" de Francisco Franco.

Au lendemain de la guerre, ils sont soupçonnés de comportements anti-mouvements sociaux et déclarés hors-la loi. Malgré la remise sur pied de l’Internationale socialiste après 1948, la « disqualification » frappe également les syndicats ouvriers taxés de complaisance avec le Capital par leurs membres, qui leur reprochent de manquer de fermeté, surtout lors des négociations. Pour palier les lacunes qu’ils dénoncent, les nouveaux leaders préconisent des stratégies de lutte plus réalistes par la participation directe aux prises de décision. Ils déplacent le mouvement social dans le champ du politique et se définissent négativement par rapport au mouvement ouvrier historique avec désormais une identité nettement marquée à « gauche ». Apparemment, la présence de la gauche dite gestionnaire aux Affaires n’a guère changé la donne. Une nouvelle mutation voit le jour et chamboule le paysage politique et social, dès Mai 68. C’est le point de départ des « Nouveaux mouvements sociaux » (NMS) et des Organisations de la Société civile, reconnaissables entre autres, par le Mouvements des écologistes en France, le Parti des Verts en Allemagne et surtout The Helsinki Citizens Assembly (HCA). Cette dernière vise la recherche de solutions pacifiques aux conflits. Les mouvements sociaux poursuivent la promotion des ressources individuelles et collectives par des processus permettant aux particuliers et aux groupes de revendiquer leurs droits à la liberté, de se mobiliser pour la démocratie et d’assurer leurs propres destinées. Les sociétés civiles locales, nationales et internationales se démarquent de l’État et contribuent à la transformation des rapports de pouvoir qui se déplacent « de la communauté à la société » (F. Tönnies), de la solidarité mécanique à la solidarité organique (E. Durkheim), de la solidarité communale à l’association volontaire (J. Rossiaud).

Plusieurs exemples de mobilisation sont connus, entre autres, la lutte pour l’égalité sexuelle, « La Gay Pride », en tant que processus de lutte contre l’esprit de système. Nous tenterons de comprendre la mécanique ainsi que l’intelligence de la « Gay Pride Movement » aux Etats-Unis. La manifestation comme telle en faveur de la fierté homosexuelle est un indicateur pertinent de la nature et des enjeux de certaines actions collectives.  

  4.- The Gay Pride Movement  

Les mouvements sociaux ne disposent pas tous des structures formelles. La plupart se basent sur des relations interpersonnelles, des coalitions des groupes intermédiaires, des sympathisants et des foules. C’est le cas de la marche de la fierté homosexuelle en avril 1993 à Washington. La majorité des participants à cette marche se sont engagés pour diverses motivations, allant du simple plaisir à baigner dans une grande foule, jusqu’à l’acceptation des homosexuels et des personnes lesbiennes et le soutien de leur intégration dans l’armée. D’autres, en revanche, ont des motivations de solidarité avec les communautés Gay : connaissant ou fréquentant des clubs « homo » particuliers, ils découvrent à travers la Marche, la dynamique de la communauté d’intérêt et les sociabilités « Gay ». Enfin, les organisateurs ont entraîné de grandes foules venues de toutes parts dans la capitale fédérale. Mais personne ne sait exactement quel est le nombre des Gays aux USA. Le mouvement en tant que tel n’est pas non plus une organisation, bien que pour parvenir à accomplir la « Marche », il fallut mettre sur pied un comité national, qui agit par des réseaux et à travers des entités disparates entretenant des sympathisants.

En résumé, la marche a favorisé l’expression occasionnelle de comportements exotiques, les organisateurs ayant finalement peu de contrôle sur les participants. Les initiateurs se sont en outre retrouvés confrontés à des problèmes d’organisation pratique, celle qui consiste à conduire ensemble des organisations, des associations et des individus d’un lieu à un autre, à un moment donné. Enfin, le rassemblement de multiples sections Gays présentes le même jour, dans la même ville, découvre au Comité national, aux volontaires et aux guides de la marche la difficulté que rencontre toute organisation de masse : gérer les fougues des participants, enregistrer leurs revendications, les convaincre du sens de la manifestation pour gagner leur adhésion. La difficulté éprouvée consiste à pouvoir persuader également les médias de masse dans la couverture des événements pour s’assurer que les revendications exprimées sont entendues par les autorités et les lobbys représentés dans  l’American Congress. Ainsi le problème n’est pas tant de venir à bout des free riders, selon les termes de Olson, mais de coordonner, soutenir et donner sens à l’action collective qui, en définitive, est une œuvre sociale.

Afin de cerner l’intelligence des mouvements sociaux, je vais interroger le passé récent des relations de pouvoir en Amérique du Sud. je traiterai de la mobilisation intervenue dans le monde lation-américai au nom de la foi chrétienne. 

                   5.- La théologie de la libération 

Un vaste mouvement socio-religieux, connu sous l’appellation de « Théologie de la libération» [9] , s’est développé vers la fin des années soixante en Amérique latine. Le mouvement se veut être une réponse chrétienne face à l'impasse des politiques économiques d’inspiration libérale conduites, entre autres, par les gouvernements populistes et les dictatures militaires qui sont intervenus dans les années 1950-1960 (Peron en Argentine, Vargas au Brésil et Cardena au Mexique, etc.) [10] . Ces politiques bénéficient aux bourgeoisies nationales et urbaines et poussent d’immenses paysanneries dans la marginalité ou la "favelisation". Les plans, programmes et projets engagés sous prétexte d’améliorer les conditions sociales en général, chaperonnent des pratiques réformistes, bureaucratiques et paternalistes au lieu de promouvoir le changement. Ils aggravent pratiquement la situation économique des pays devenus tous des débiteurs insolvables marqués par l'arrogance des puissants et l’exercice de violences effroyables.

L’Amérique du Sud est en effet un monde de situations d’extrêmes contrastes reconnaissables par les fossés considérables entre les riches et les pauvres, ainsi que par la misère du plus grand nombre de gens compressés vers les périphéries des centres urbains et entassés dans les favelas et les latifundias. Ceux qui détiennent le pouvoir de l’état ne servent pas toujours la justice, mais les intérêts des firmes transnationales et les leurs propres. Plus ces pays intègrent les institutions financières internationales, moins ils sont en mesure de se développer. Le contexte social est de partout en effervescence et suscite de fortes mobilisations populaires en faveur des transformations des structures socio-économiques et des réformes foncières. Partout, la mode est de renverser le pouvoir en place et d'instaurer des régimes d'inspiration socialiste. La déconfiture généralisée préoccupe des croyants qui, à la lumière de la foi, tentent de comprendre et d’expliquer la sempiternelle dépendance, l’exploitation et la marginalisation de plus en plus accrues. Ils produisent des discours de méthode de changement en s’inspirant de l'évangile de Jésus-Christ qu’ils considèrent comme message de liberté et force de libération [11] . Pour assumer le changement, les latino-américains s'organisent en Communautés ecclésiales de base (C.E.B.). Y participent de nombreux fidèles : laïcs, prêtres, théologiens et évêques. Des personnalités de renom s'y impliquent directement, Mgr Oscar Romero, Don Elder Camara...

La théologie de la libération est initiée en tant que mouvement socio-religieux, non pas dans les hautes sphères des églises constituées, mais à partir du terrain, de l'expérience vécue, du cri et de la douleur exprimés des pauvres [12] . Son but est d’actualiser le potentiel mobilisateur de la foi, de manifester de façon existentielle la pertinence sociale du christianisme et d'initier la renaissance de la foi chrétienne comme mouvement social historique. D'après cette théologie, l'annonce du Christ comme mysterium salutis n'aurait aucun rapport avec la vie réelle des humiliés et des pauvres sans une interrogation critique sérieuse sur l'articulation foi et développement.

Au fil des ans, le mouvement gagne du terrain à force d’inscrire la praxis libératrice au cœur du projet de pensée de la foi. Théologiser devient un acte communautaire par lequel les pauvres se constituent historiquement Peuple de Dieu. Se référant à l’Ancien testament, les théologiens affirment que les douze tribus d’Israël sont restées des masses asservies sous Pharaon en Egypte, jusqu’au moment où Moïse (1250 av. J-C) organisa leur libération (cf. Exode 3). Ainsi les paysans sans terre, les ouvriers sans logis employés sur les chantiers d’immeubles d’habitation et les travailleurs mal rémunérés des ranches et des administrations publiques doivent se constituer en église du peuple des pauvres pour assumer le changement de leur situation [13] . Le concept de peuple est une catégorie historique qui s’oppose de manière dialectique à celle de masse. Mais qui sont ces pauvres de Dieu et comment agir en leur faveur?

La théologie de la libération les identifie à partir de l’exégèse du Nouveau testament. Pour Jésus, les pauvres sont les pécheurs, les publicains, les prostituées (Mc.2,6; Mt.11,19; 21,32; Lc.15,1). Le sont aussi les simples (Mt.11,25), les petits (Mc.9,2; Mt.10,42; 18,10,14), les plus petits (Mt.25,40,54), ceux qui exercent des professions méprisées (Mt.21,31; Lc.18,11). Les pauvres apparaissent sous les figures des personnes diffamées et jouissant de peu d'estime et de réputation, les personnes peu cultivées et ignorantes, suivant la conception de l'époque. Pauvres enfin sont ceux qui se trouvent dans le besoin, les affamés, les assoiffés, ceux qui sont nus, les étrangers, les malades et les prisonniers. Bref, ceux qui pleurent et sont accablés sous le poids de  l'existence. Les pauvres sont les dépossédés de leur terre, les exclus privés de reconnaissance sociale (lépreux, samaritains, syro-phéniciens et même Simon le pharisien ou le riche Zachée). 

L'originalité de la théologie latino-américaine est l'"option préférentielle pour les pauvres". La praxis de la libération privilégie la relation et critique le substantialisme de la théologie scolastique qu’elle juge spéculative, individualiste et alliée au système capitaliste. L’action libératrice consiste à promouvoir de véritables éducations des consciences des fidèles à travers des groupes spécialisés : Jeunesse universitaires chrétienne, J.U.C. (Université) ; Jeunesse ouvrière chrétienne, J.O.C. (ouvrier) ; Jeunesse agricole chrétienne, J.A.C. (paysan) ; le Mouvement d'éducation de base, (M.E.B.) et les Communautés ecclésiales de base (C.E.B.). Un véritable esprit critique se développe, mettant en phase le référent social et le référent biblique. Car on ne saurait rien transformer à force de belles déclarations ou par simple bonne volonté. L'important, c'est l'orthopraxie et non l'orthodoxie. Les réflexions s'engagent dans un contexte de dialogue entre l'Eglise et la société en ébullition, entre la foi chrétienne et un désir ardent de transformation et de liberté à partir des classes populaires. Se développe en outre la critique de l'ecclésiologie de type sociétaire: l'église s'est aussi constituée comme une société parfaite (societas perfecta) avec la distinction des pouvoirs excutif, législatif et judiciaure. Mais un tel modèle est figé et les individus et les groupes sont de plus en plus vassalisés. Les débats parlementaires sont des simulacres de débats, car les conclusions sont adoptées à l'avance, avant l'ouverture de la session parlementaire. Certes, les individus sont libres apparemment. En réalité la liberté dont ils jouissent est une liberté qu'on les concède, une liberté provisoire qu'ils restituent en temps voulu. Quoi faire? L’action de changement se mène à partir de trois médiations ou instruments socio-analytiques, herméneutiques et pratiques. 

        5.1.- La médiation socio-analytique.  

Axée sur la réalité historique, cette approche questionne la nature de l'oppression et ses causes. L'oppression est en effet socio-économique; elle est structurelle. Enfants, jeunes, indigènes, paysans, ouvriers, sous-employés, chômeurs, marginaux, vieillards, tels sont les nombreux visages de l'oppression. A ce sujet, les théologiens proposent trois réponses alternatives. D'un point de vue empirique, il y a le fameux « sentimentalisme », qui va de l'aumône individuelle aux campagnes les plus diverses de secours pour les pauvres, considérés ici comme de simples "malheureux". Du point de vue fonctionnaliste, la pauvreté est expliquée comme un retard économique et social. Il y a enfin une explication dialectique qui découvre la pauvreté comme oppression : c'est le drame de la suprématie du capital sur le travail. Ainsi le pauvre n'est pas uniquement un être de besoin et un producteur. Il n'est pas seulement un opprimé social et un agent historique. Il est tout cela et plus encore: il est l'image de Dieu défiguré, serviteur souffrant et rejeté. Une fois comprise la situation réelle de l'opprimé, le théologien se tourne vers la révélation biblique pour l’interprétation.

  5.2.- La médiation herméneutique. 

L'herméneutique libératrice interprète la totalité des Ecritures à partir de la vision des opprimés. Cette herméneutique est "épocale", s’adapte aux réalités du moment ; elle lit la Bible comme un livre de vie dans le but de saisir le sens actuel pour les pauvres. Il s'agit de vivre aujourd'hui le sens biblique de la sortie d’Egypte. Toutefois, l’herméneutique se montre critique vis-à-vis de la tradition officielle de l’église en prenant note de ses limites ; elle rejette l'élitisme de la scolastique, tout en étant réceptive de la théologie patristique, de la vie de nombreux saints et de la contribution des mouvements réformistes du Moyen Àge en faveur des pauvres.

         5.3.- La médiation pratique.  

La théologie développe sur un mode créatif les contenus libérateurs de la foi. Ceci afin d'aider l'église à remplir sa mission d'évangélisation libératrice dans l'histoire. Elle se découvre trois niveaux d'action : pastorale, professionnelle et populaire. En tant que cogitatio fidei, la théologie de la libération puise dans la Révélation, la tradition de l'église et la réalité du temps. Elle affirme que pour être des témoins crédibles de Dieu, les chrétiens doivent être « peuple », c'est-à-dire former des communautés vivantes capables de former leur conscience, de projeter leur cheminement et de s'organiser pour l'action. Quand ce peuple, par la foi, entre dans l'église, il se réalise comme peuple "historique" de Dieu. Une église née ainsi de la foi du peuple peut véritablement se présenter comme sacrement (signe et réalité) de la libération intégrale. Les célébrations de l'eucharistie, les manifestations populaires et les ritualisations de la vie sacramentelle expriment symboliquement la libération eschatologique déjà vécue par le peuple de Dieu. Être peuple, c'est se sentir solidaire d'autres hommes engagés dans un processus de libération, notamment par les revendications foncières, les dénonciations de la corruption et les processions de prière allant jusqu’à implanter des croix géantes devant les habitations de puissants contrôlés positifs à l’oppression du peuple.

Mais le Mouvement devient préoccupant, notamment lorsque quatre prêtres occupent des postes de ministre au gouvernement sandiniste de Daniel Ortega (Nicaragua), quand par leurs publications des théologiens semblent remettre en question l'autorité de l'Eglise de Rome [14] . À Rome, Mgr Joseph Ratzinger, alors préfet du dicastère de la congrégation pour la foi, accuse ses anciens étudiants à l’Université de Munich de déviation et les cite à comparaître entre 1984 et 1986. La Théologie de la libération est prise à partie et considérée comme une théologie de gauche qui utiliserait des outils de sociologie de type marxiste [15] . L’acharnement du Vatican, notamment du Pape Jean-Paul II a eu raison de "ces penseurs périphériques" dont la plupart (Leonardo Boff) ont quitté le sacerdoce ministériel.

Outre la foi révélée, l’Amérique du Sud est le théâtre des actions collectives d’inspiration marxiste qui tentent de contrarier l’hégémonie capitaliste. Ces mouvements se démarquent des institutions étatiques dont ils bouleversent le fonctionnement à travers des guérillas (ex-mouvement sandiniste au Nicaragua), des partitions territoriales (actuellement les Forces armées révolutionnaires de Colombie) ou des prises d’otages sporadiques (Sentier Lumineux au Pérou). Le paragraphe suivant est entièrement consacré à cette réalité des faits. 

6- Nouveaux mouvements sociaux en Amérique latine

En Amérique du Sud et dans nombre de pays en développement, les agences internationales de lutte contre la pauvreté et la faim ont abandonné l’idée de réforme agraire et soutenu la propriété privée et la location des terres depuis les années quatre-vingt. En encourageant les mécanismes du marché, la F.A.O. (Fonds d’aide pour l’agriculture), l’O.I.T. (Organisation internationale du travail), le F.I.D.A (Fonds international du développement agricole), ainsi que la B.M. (Banque Mondiale) et le F.M.I. (Fonds monétaire international) semblent manifester leur nette préférence pour les nantis (généraux de l’armée, parlementaires, puissants de l’agro-business, etc). Les critères d’allocation formelle des crédits, d’accès à l’information foncière et d’acquisition des subventions ne tiennent pas compte de la réalité des pauvres paysans, des exploitants agricoles sans terre et des ouvriers saisonniers mal rémunérés. « In both cases evidence suggests how, instead of benefiting small producers, market-assisted land reform has generally served to tighten the hold of powerful landowners and commercial enterprises backed by government, and ironically has helped them gain access to even more land through market mechanisms » [16] . Les structures libérales aggravent la situation des indigènes et autres laissés-pour-compte.

La situation de blocage économique et social a favorisé l’éclosion d’organisations de la société civile de plus en plus réfractaires aux mécanismes du marché et au concept de la Bonne gouvernance. Concrètement, il s’agit de Nouveaux mouvements sociaux (NMS) se réclamant de la base et dont la tendance est post-marxiste ou gramsciste. Leur pathétique est le rejet sans autres de toute profession de foi unique dans les instruments du marché et la réclamation d’un autre développement. Ainsi l’Alianza Democrático de Campesinos (ADC) au Salvador, la Confederación de Nacionalides Indígenas del Ecuador (CONAIE) ou le très célèbre Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra [17] (MST) au Brésil se sont constitués en organisations très puissantes de la base pour contrarier les gouvernements par despressions fortes (sit-in, occupation des terres, et stratégies de résistance de riverains, etc.) visant de profondes réformes. Au Mexique, le mouvement Ejército Zapatista de Liberación Nacional (EZLN) devient le protagoniste des revendications des peuples autochtones autour des enjeux de la terre et de la lutte contre le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) et l’hégémonie néo-libérale d’inspiration nord-américaine [18] . Pour réhabiliter les droits des populations indigènes, EZLN - nouveau mouvement social à base paysanne - est entré en confrontation directe avec l’Etat mexicain par une guérilla armée sous la direction de l’intellectuel organique, le Sous-commandant Marcos.

Les NMS suivent des trajectoires variées. Leurs points de départ remontent, pour la plupart, à l’Amérique centrale et dans les Andes. Les actions collectives sont motivées par la poursuite des droits identitaires nationaux ou ethniques. Veltmeyer [19] y reconnaît l’origine du CONAIE, de l’ECUARUNARI (Confederación de los pueblos de la nacionalidad Quichua) ou du CONFENAIE (Confederación de los pueblos y nacionalidades de la Amazonía). La Frente Sandinista de la liberación Nacional (FSNL) se justifie de lancer la Contra à l’assaut de la dictature de Somoza pour recouvrer l’identité nationale nicaraguayenne.

Les NMS savent également changer leurs répertoires pour manipuler les opportunités. Pour devenir les destinataires des programmes gouvernementaux, les Indiens du Mexique ne s’embarrassent guère de se présenter eux mêmes comme paysans. Lorsque la formule ne fait plus recettes, ils abandonnent l’identification à la paysannerie et embrassent les valeurs du Chiapas au moment de la lutte révolutionnaire de EZLN contre le pouvoir de Mexico et le NAFTA [20] . Pour assurer la légitimité de leurs organisations, nombre de leaders des NMS invoquent la filiation spirituelle d’activistes héroïques : Zapata pour le EZLN, alors que le sous-Commandant Marcos est perçu comme l’ultime héritier de Che Guevara ; le FSLN se réclame de Sandino, Tupac-Amaru pour les activistes tristement célèbres de Sendero Lumineso [21] et Tupac Amaru [22] . Les NMS déclarent vouloir actualiser les hauts faits de leurs figures emblématiques : les Fuerzas Armados Revolucionarios de Colombia (FARC) justifient la guerre civile et la guérilla séparatiste au nom du droit des paysans à la terre et de la lutte contre la violence de l’Etat. Le 7 août 2002, l’investiture de M. Uribe, le nouveau Président élu de Colombie, était en cours lorsque trois roquettes et une bonbonne de gaz piégée ont explosé à proximité, tuant 15 civils dont 3 enfants et une vingtaine de blessés. L’attentat est attribué au FARC, qui s’acharne depuis des décennies contre le pouvoir Central au moyen de la guérilla armée [23] .

Par leur genèse et la dynamique de leurs actions, les NMS participent de la recherche de transformation de la société ainsi que d’un autre développement. En général, l’activisme dans le milieu rural s’oriente vers la dénonciation des régimes en place et la critique des instruments du marché. Les activistes des NMS savent inventer des stratégies de mobilisation pour résister à l’échelle locale, nationale ou régionale. In fine, les NMS de gauche ne semblent pas disposer des moyens de mettre en œuvre leurs théories révolutionnaires qui, au demeurant, restent contestataires. Malgré la pertinence de leurs critiques, les NMS de droite non plus ne sont en mesure de suggérer des alternatives crédibles à l’économie libérale : aussi demandent-ils des mesures sociales, correctives et humanitaires.

Les SCs aspirent à jouer un rôle mobilisateur en faveur de la construction d’un État de droit démocratique. Leurs actions s’intègrent à la fin des grands Discours (dogmatisme, holisme et vérité-ciel, selon Foucault) et à la postmodernité (critique de l’ordre méta-social, subjectivité et historicité). 

7.- Quels mouvements sociaux en Afrique ?  

Les sociétés concessionnaires et les fées de la coloniale ont créé des sphères conventionnelles locales, régionales et nationales en Afrique noire au XIXè siècle. Les structures de commodité induites ad intra, par la raison du plus fort, supplantent les sociabilités autochtones, tant elles sont par trop souvent aux prises avec l'organisation et la finalité des biens d'intérêt collectif. Les institutionnalisations promues par les colonisateurs sont des procès acculturatifs qui instaurent des sociétés à géométrie variable.

         La naissance de l’économie capitaliste au XVIè siècle propulse des natifs occidentaux à chercher leur bonheur en Afrique noire. Avant 1850, environ 15% seulement des côtes africaines sont touchées par la présence européenne. Toutefois, au fil des ans, nombre de squatters itinérants se comportent en fervents prosélytes et manifestent leur engouement prononcé pour la prise des utilités. L’infiltration des pays côtiers se transforme bien vite en pénétration du Hinterland, puis en invasion. De 1880 à 1950, en passant par l’entre-deux-guerres, 80% des terres et des terroirs des ethnies locales sont occupés. L’Espagne, le Portugal, la Belgique, la Grande Bretagne, la France et l’Allemagne entreprennent leur découpage de l’Afrique sub-saharienne en territoires coloniaux et y érigent des pouvoirs ordinaires. Les structurations de l'espace en sphères publiques ne permettent guère de consolider les groupes en présence. Elles favorisent davantage les mécaniques de la subordination. Aussi le problème majeur de l’Afrique contemporaine au sud du Sahara est-il sans doute le déficit de la construction d’espaces publics viables. Les occupants sont particulièrement violents. Ils recourent à divers moyens humiliants et dégradants pour venir à bout des populations assiégées : rafles nocturnes, expéditions punitives et incendies de marchés… sont leurs pratiques courantes, lesquelles entament la personnalité et le génie des autochtones assujettis.

         L’année 1960 marque le printemps d’Afrique ! La plupart pays soumis accèdent à l’indépendance. Les états nouvellement affranchis professent l’intangibilité des frontières coloniales et créent l’Organisation de l’unité africaine (OUA). Chaque entité stato-nationale clame la territorialité, la souveraineté et la légitimité. Les officiels revendiquent la mise en œuvre du développement. D’autorité, ils engagent leurs restructurations sans vraiment apporter de réponses concrètes et immédiates aux problèmes des communautés. Les formalisations qu’ils annoncent sont plus apparentes que réelles. Les mesures et les actions initiées sont également sans commune mesure avec les représentations autochtones du bien commun et du bien vivre ensemble. C’est le cas des structures bilatérales et multilatérales et des institutions à caractère continental (Union africaine) et régional (CEDEAO, UMOA, UDEAC, SADEC, etc.) qui n’intègrent pas les préoccupations du plus grand nombre de gens. Les sphères officiellement promues apparaissent comme des mondes à part. Les destinataires ne se reconnaissent pas dans les interventions gouvernementales qu’ils décrivent comme des lieux où l’on bafoue les us et coutumes, où l’on brade le patrimoine à tout point de vue et où les triches électorales sont organisées.

         Manifestement, les africains sub-sahariens vivent dans des sociétés duales où stratégies modernistes et structures autochtones s’excluent réciproquement ou cohabitent sans vraiment se rencontrer. Après quatre décennies d’indépendance, la physionomie matérielle et spirituelle de l’Afrique noire se caractérise par des guerres des factions armées (Burundi, République Démocratique du Congo, Côte d’Ivoire, etc.), le recul de la démocratie (Togo, Burkina Faso, Zimbabwe, etc.) et l’implosion généralisée des structures de santé, d’éducation et de transport. Les sociétés locales sont également marquées par des rivalités foncières et de récurrentes disputes de parcelles d’autorité. Enfin la régression du niveau social est de partout visible d’un pays à l’autre. Le besoin est donc urgent d’envisager un autre mode de construction de la sphère publique qui permette de poursuivre sans opposer le bien des communautés et des particuliers et éviter les menaces d’implosion sociale. La situation du Togo nous appelle à nous solidariser avec les populations qui aspirent de toutes leurs forces à construire des communs durables et viables pour un plus grand nombre de gens. 

Remarque de conclusion

De ce qui précède, je retiens que la dynamique des Nouveaux mouvements sociaux est un processus de lutte contre l'esprit de système. En général, les associations et les organisations en lutte pour la liberté, les droits de l'homme et la sauvegarde de l'environnement, se constituent autour d'une équipe, d'un comité ou d'un directoire et évitent la lutte frontale avec les pouvoirs publics. Au départ, ces formations historiques sont régies par le concept de gouvernement. Toutefois, lorsque les entités en cause éprouvent le besoin de se mettre en public, elles prennent le risque de se laisser rencontrer par d'autres. Elles découvrent la différence des tiers. La légalité qui les fonde découvre également la légitimité, pour parler comme Annah Arendt. En effet la rencontre avec des acteurs étatiques et des partenaires associatifs ou organisationnels intervient toujours dans un contexte du moi en présence de toi, de nous en rapport avec les autres. La recherche de l'efficacité dans l'action indique le changement des règles en vigueur et l'adoption d'autres normes, qui facilitent les nouvelles formes de collaboration. Ainsi le terme de gouvernement fait place désormais au concept de gouvernance. Le comité cède sa place à la commission, pour un enrichissement mutuel.

Jürgen Habermas, connu comme le théoricien de l'espace public, n'a de cesse de rappeler que l'opinion publique (die Öffentliche Meinung) constitue le potentiel mobilisateur et le terreau de l'action collective. D'après Habermas, l’opinion publique se forme par un consensus [24] ; elle résulte de la transposition des voluntas en ratio, grâce l'usage public de la raison. Le Francfortois insiste dans "L’Espace public, 30 ans après" [25] , tout comme dans son Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise [26] , que c’est un devoir du public vassalisé d’enclencher " un processus critique de communication publique " [27] comme moyen de " domestication démocratique du processus de colonisation des domaines du monde vécu par les impératifs systémiques " [28] . Car la société civile soutenable est impensable avec les catégories de l'unanimisme et du secret.

Joseph Apedo

Africa Commons -

Genève, 4 mai 2005

 



[1] « On the whole, the state was seen as an apparatus which facilitated the extraction of surplus… by either military, the elite, or both, often with support from transnational economic and political interests », note Contreras Antonio, « Rethinking Participatory and Empowerment in the Uplands », in Forest Policy and Politics in the Philippines. The Dynamics of Participatory Conservation, (Edited by Utting Peter), UNRISD, 2000, Geneva, p. 149.

[2] Pumar Enrique, Structures of opportunities, Emerging Civil Society and Transition : The Work of Human Rights Organizations, p. 72. « The Internal Opposition : An Assessment », Cuba in Transition, Volume 9, Washington : ASCE, 1999.

[3] Arato, A, & Cohen, J, Civil Society, Cambridge, MIT Press, 1992, p. 492.

[4] Tilly, Charles, From Mobilization to Revolution. Reading, MA : Addisson-Wesley Publishing Co, 1978.

[5] Doug McAdam, « Specifying the Relationship between Social Ties and Activism », AmericanJournal of Sociology, 1973, 78, 1360-1380.

[6] Sidney Tarrow, « Power in Movement : Social Movements, Collective Action and Politics », New York : Cambridge University Press, 1994, pp. 3-6.

[7] Pumar Enrique, op. cit., p. 77.

[8] Mbembe, A, De la postcolonie, Essai sur l’imagination politique en Afrique, Karthala, Paris, 2000, p. 60.

[9] Boff, Clodovis, Théorie et pratique. La méthode de la théologie de la libération, Paris, Cerf, Cogitatio Fidei, 1990. Cf. Boff, Leonardo & Clodovis, Qu'est-ce que la théologie de la libération?, Paris, Cerf, Cogitatio Fidei, 1987. Guttierrez, Gustavo, Théologies de la libération, perspectives, Bruxelles, Lumen vitae, 1974.  La libération par la foi. Boire…son propre puits, ou l'itinéraire spirituel d'un peuple, Paris, Cerf, 1985.

[10] Galeano, Eduardo, Las venas abiertas de America latina, mult. édition, 1984.

[11] Pixley, Jorge & Boff Clodovis, Les pauvres. Choix prioritaire, Paris, Cerf, 1990.

[12] Sobrino, Jon, Jésus en Amérique latine, Cerf, Cogitatio fidei, Paris, 1986.

[13] Blaser, Klauspeter, Le conflit Nord-Sud en théologie, Lausanne, Soc, 1990. 

[14] Ratzinger, Joseph (Cardinal),      Instruction sur la liberté‚ chrétienne et la libération,  Paris, Cerf, 1986.

[15] Cité du Vatican,    "Théologie de la libération, mise en garde de Rome", in Actualité religieuse, du 15.9.84, pp. 9-14. Cf. Pons, P. "Théologie de la libération: le Père Boff s'explique", Le Monde, du 13.9.84, pp. 1-2.

[16] Ghimire, K, Land Reform & Peasant Livelihoods, UNRISD, Geneva, 2001, p. 5.

[17] Mouvement des paysans sans terre.

[18] Sous-commandant Marcos, « La quatrième Guerre mondiale a commencé », août, 1997, in Le monde-diplomatique, Cf. «  Sept ans de Zapatisme », in http://www.monde-diplomatique.fr/2001/03/A/15002

[19] Veltmeyer, H., « Civil Society and Social Movements : the Dynamics of Inter-sectoral Alliances and Urban-Rural Linkages, UNRISD Commissioned Thematic Paper (2001) unpublished.

[20] Nord-American Free Trade Agreement.

[21] Le Sentier Lumineux est d'inspiration maoïste, né sur le terreau des oubliés de la réforme agraire de 1969, notamment des étudiants diplômés devenus paysans par suite de discriminations. La guérilla péruvienne pratique la « guerre populaire » par les intimidations, le chantage et les assassinats. Elle encercle les villes et refuse toute négociation avec les forces politiques et les masses. Son chef, Abimael Guzman, est

capturé en 1992.  cf. http://www.monde-diplomatique.fr/cahier/ameriquelatine/sentierlumineux 

[22] Le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA) prônant un socialisme autogestionnaire. Il est constitué par un mouvement de la gauche révolutionnaire et un parti socialiste révolutionnaire marxiste-léniniste. Le mouvement s’est illustré par la spectaculaire prise d'otage des participants à un banquet dans la résidence de l'ambassadeur du Japon à Lima (décembre 1996-avril 1997) et dont le dénouement tragique s'est soldé par la mort des 14 guérilleros ayant participé à l’opération.

[24] Dans les sociétés modernes désenchantées, la légitimité s’acquiert par un consensus

dégagé lors des échanges d’arguments dans la sphère publique. « Les fonctions d’intégration sociale et d’expression, d’abord remplies par la pratique rituelle, passent dans l’agir communicationnel : dès lors, l’autorité du sacré est progressivement remplacée par l’autorité d’un consensus tenu pour fondé à une époque donnée », Théorie de l’agir communicationnel, Tome 2, Pour une critique de la raison fonctionnaliste, Paris, Fayard, 1988, p. 88.

[25] Habermas, « L’Espace public, 30 ans après », Quaderni, N°18 – Automne 1992, pp. 161-191.

[26] Habermas, J, L’espace public, (avec une préface inédite de l’auteur), traduction de Marc B. de Launay, Payot, Paris, 1997.

[27] Habermas, L’espace public, op. cit., p. 241.

[28] Habermas, « L’espace public 30 ans après », op. cit., p.178.