
La célébration de la foi révélée a particulièrement divisé les doctrinaires chrétiens, les théologiens et les gouvernants pendant les premiers siècles de l’église. Les querelles enregistrées de part et d’autre de l’empire romain, s’articulent sur l’objet formel quo de la foi, les rapports du christianisme avec le judaïsme et la prolifération des saintes écritures. La question visait à déterminer la spécificité du message universaliste du christianisme en tant que « mysterium salutis ».
Au IIe siècle, Marcion estime que le Dieu de Jésus-Christ est différent du Dieu judaïque (qu'invoquaient Abraham, Isaac et Jacob). La foi christologique, préconise-t-il, est fondée sur le Dieu d’Amour, alors que le Dieu des Hébreux serait uniquement un Dieu créateur. Pour démarquer entre ces déités, Marcion invente l’expression de « Nouveau Testament » qu’il oppose ainsi à l’Ancien Testament. La séparation entre les registres hagiographiques anciens et nouveaux marque la préférence de Marcion pour les Evangiles qu’il oppose farouchement à la Torah. En terme doctrinal, la distinction signifie que la révélation scripturaire hébraïque est désormais accomplie par la venue du Christ – theoulogos = Verbe de Dieu – dans l’histoire. La foi juive serait une simple préparation de l’accomplissement des temps en Jésus-Christ. Les Juifs devraient se convertir au christianisme dans lequel la foi d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et de Joseph aurait du sens. D’ailleurs, Marcion accuse les Juifs d’avoir tué Dieu en crucifiant Jésus-Christ sur la croix.
Toutefois, le Nouveau Testament (NT) est comme l’arbre qui cache la forêt. En effet le NT est un corpus textuel difficile à établir. Car dans l’empire romain, proliféraient plusieurs textes sacrés. Les communautés croyantes n’avaient pas les mêmes sources. Dans les évêchés d’Afrique, en Tunisie, en Egypte et en Ethiopie, on lisait aussi bien l’évangile de Marie, celui de Philippe ou l’évangile de Judas. Dans d’autres provinces romaines, comme Antioche (Syrie), au Liban et en Asie Mineure, on écoutait d’autres textes sacrés, plus tard, qualifiés apocryphes. Chaque communauté avait ses préférences. Il y avait tellement d’écrits sacrés en circulation, que personne ne savait précisément leur nombre. Le problème devenait plus complexe avec le choix par voie d'autorité (?), donc de manière arbitraire, des textes ou des fragments textuels jugés canoniques.
Dans cette profusion ambiante, l’évêque Iréné de Lyon décida d’interdire des écrits qui ne lui semblaient pas en conformité avec une certaine vision du christianisme. Mais ce théologien, comme bien d’autres doctrinaires de l’époque, dont Arius, ignoraient le contenu des genres scripturaires en circulation. Pour faire court, Iréné préconise ses critères permettant de sélectionner les textes authentiques. Pour Iréné, le chiffre quatre est un chiffre parfait et cosmique, car il y aurait quatre vents : Nord, Sud, Est, Ouest. Il faut donc quatre évangiles (Mathieu, Marc, Luc, Jean). En retenant quatre évangiles, alors mêmes que leurs doctrines sont contradictoires, Iréné compte faire l’unité des chrétiens et uniformiser l’accès aux Ecritures. Ce faisant, l’évêque Iréné condamne solennellement l’évangile de Judas, un texte pourtant très apprécié des mouvements de la Gnose.
Les critères de sélection des livres canoniques sont très discutables : l’ancienneté, l’apostolicité, la catholicité et l’orthodoxie. Les quatre évangiles retenus posent donc des problèmes d’authenticité. Effet personne ne sait l’auteur des évangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean. Ces textes portent la mention « Evangile selon…(Matthieu)», qui veut tout dire, à savoir que Matthieu n’en est guère l’auteur ! Marc non plus ! Luc et Jean non plus ! Le genre évangile, est un style littéraire, une manière de raconter des récits, dont on a soi-même entendu parler. Mais rien n’est moins sûr que les faits évoqués se soient produits comme tels en réalité. L’évangile de Marc a été écrit plus de 30 ans après la mort de Jésus. Et tout le monde savait que les disciples de Jésus étaient en fuite lors de l’arrestation de leur Maître !
Au demeurant, les écrits retenus le sont d’autorité, arbitrairement, pour des raisons plutôt utilitaires. Comment déterminer l’authenticité d’un texte en circulation dans une province quelconque, alors même que l’on n’avait pas des moyens de circulation ? Comment justifier l’ancienneté d’un document, alors que personne n’avait opéré de datation. L’apostolicité signifie qu’un apôtre ou un des ses disciples avait connaissance du texte. Or qui tenait le registre de tous ces gens qui se disaient disciples ? Saint Paul qui n’avait pas rencontré jésus de son vivant se disait disciple ! Enfin l’orthodoxie dénote la juste opinion. Mais par rapport à qui ? Qui peut prétendre être dépositaire de la bonne idée, dans un contexte où abondaient plusieurs christianismes et se côtoyaient des pagano-chrétiens, des païens, des gnostiques et des fidèles des évêchés.
C’est pour éviter les querelles des évêchés, les sempiternelles disputes des théologiens, que l’empereur Constantin qui n’était pas encore baptisé, convoqua le concile de Nicée, en 325 et imposa le Credo, dont la doctrine clame que Jésus est à la fois Dieu et Fils de Dieu, "Dieu né de Dieu, vrai Dieu né du vrai Dieu": « Deo de Deo... Deo vero, de Deo vero ». Or à l’époque, les gens étaient très divisés sur la question, tant ils ne professaient pas tous la foi de la même manière. Certains affirmaient que Jésus est de même nature que Dieu (homo-oussios). Ce qui signifie, de même substance, propriété et qualité (le nom grec "Oùσία", lire ousia – oo-see’-ah, dont le participe présent, "εìναι", se dit "étant"). Ils se justifient du livre des Proverbes (8, 22) qui parle de la Sagesse comme principe de Dieu et médiateur entre les choses créées et celles incréées. Dans le Nouveau Testament, la Sagesse est le Christ qui préexistait au Jésus historique: "Au commencement était le Verbe, le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu (Jn.1,1); le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous (Jn.1,14)". Dans l'épitre au Colossiens, "Jésus ne retient pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu" (Col.1,15).
Mais d'autres communautés chrétiennes préconisaient que Jésus serait plutôt semblable à Dieu (homoios – hom-oy’-oce [lire homoyôs]). Jésus est un homme d’apparence divine. Il est divin, mais d’apparence humaine. The homoiousianism maintained that the Son was "like in substance", but not necessarily to be identified with the essence of the Father. La similarité ou le semblable porte la connotation d'analogie. On ne peut donc pas identifier le similaire (ontique) et le même (ontologique). Toute la nuance se trouve dans l'attention qu'exige la plus petite lettre grecque qu'est le iota [i].
D'autres, enfin affirment que Jésus n’avait pas la même identité que Dieu. Puisque, de son vivant, Jésus invoquait Dieu qu'il appelait son père. Il ne peut pas s'appeler lui-même. Bref, Jésus et Dieu seraient différents par nature. Ils ne seraient pas consubstantiels. L'un et l'autre seraient dissemblables. En termes aristotéliciens, Jésus serait "Sumbebekos", un accident. C'est la thèse de l'anhomoéanisme [anoméanisme] ou de l'hétéro-oussianisme.
Face aux multiples confessions de la christologie, le concile de Nicée, sous la présidence du païen Constantin retient une formule à réciter, pour que le débat soit clos. En effet la foi enseignée par les participants du Concile est que les gens devraient croire que Jésus est Dieu. Mais rien n'est dit. Et il y aura d'autres conciles. Un demi siècle plus tard, en 381, le concile de Constantinople, consolida la thèse de la Trinité de Dieu.
Dès lors, se pose la question de savoir quand est-ce que le christianisme fait date. Quel est l’an zéro du christianisme ? Au Moyen-âge, le moine Denis le Petit fait naître officiellement, Jésus le Nazaréen, le 25 décembre de l’an 753 de Rome. Mais ce calcul qui se base sur le 753 ème anniversaire de la fondation de Rome s’est avéré faux. Le procureur romain Hérode, qui a ordonné le recensement général de la population au moment de la naissance de Jésus, était décédé en l’an (-5) avant la naissance du Christ. En conséquence, Jésus serait né au plus tard quatre ans avant Jésus.
Habituellement, on compte le début d’une ère nouvelle à partir d’un grand événement. Certains préconisent de faire remonter l’an zéro du christianisme à l’accession au trône de l’empereur Constantin en 306. Quelques penseurs estiment plus judicieuse l’année 312 qui marqua la conversion de Constantin. D’autres soutiennent plutôt de retenir le 18 septembre 324, où Licinius était défait. Cependant, diverses personnes s’accordent de dire que le 28 février 380 serait la bonne date, puisque c’est le moment où l’empereur Théodose déclara l’église religion officielle de l’Empire. D’autres enfin retiennent l’an 392, lorsque Théodose interdit le paganisme. Mais il y en a qui se montrent davantage favorables à l’an 395, date de la mort de Théodose.
Au demeurant, "Jésus annonçait le royaume de Dieu et c’est l’église qui est là". L’église s’est proclamée instance instituante et normative, alors qu’elle n’est qu’une figure de la société. De quel droit peut-elle prétendre être la seule vraie, absolue et unique détentrice de la vérité ?
Joe-Kodzo Homezo, Ge, 7th feb. 2009
(article produit à partir des documentaires "Apocalypse",
réalisés pour Arte, par J érôme Prieur & Gérard Mordillat)
| Dieu dit en Ikposso (Togo) (audio Lecteur ) |