Le tiers inclus
par Joe-Kodzo Homezo


 

La plupart des philosophes grecs (Pythagore de Samos, Thalès de Milet, ou Platon, etc.) ont étudié au Kemet (Kmt), en Egypte, dans la vallée du Nil. Pendant leur séjour de formation africaine, ces savants ont été initiés à la connaissance holistique des réalités sociales et humaines, laquelle reposait sur des enseignements ésotériques et exotériques. Le cursus éducatif visait la connaissance et la méditation. Car le réel est un tout. Ainsi, l’enseignement des mathématiques et de la trigonométrie portait sur des nombres, mais le nombre est considéré comme le chiffre, la grammaire ou le logos (verbe) de l’être. Que ce soit à Memphis ou à Hielopolis, les disciples s’exerçaient à la connaissance des choses par des pratiques intellectuelles, ascétiques et mystiques.

Après des décennies de séjour en terre africaine, nombre d’anciens disciples du prophète SeChounouphis n’ont pas regagné leur pays, alors toujours très intolérant. C’est le cas, entre autres, d’Aristote qui, 76 ans après la condamnation à mort de Socrate, s’est établi en Italie du Sud, pour ne pas permettre aux Grecs de poursuivre les crimes de lèse-Philosophie. (cf. Maurice Merleau Ponty, Eloge de la philosophie).

Retournés en Grèce continentale ou en Italie du Sud, les Grecs ont travesti la pensée de leurs maîtres africains. Ils ont abandonné la Sagesse de l’Englobant, dont ils ne retiennent plus que les aspects utilitaristes. C’est cela " le miracle grec ", une forme de connaissance délestée du sacré ou de l’altérité. Les Grecs opèrent ainsi un passage du holistique (holos = tout) au particulier, du déterminant au contingent, de la diversité à l'uniformité. Ce travestissement est nettement perceptible en matière de gestion des utilités, par la poursuite sans trêve de la croissance ou krématistique (krematikos = accroissement). Alors que le terme de croissance évoque la ponction rapide et effrenée, la notion conceptuelle d'économie ou " oikanomia " désigne bien davantage la norme de gestion faite de prudence et de lucidité par laquelle la ménagère évalue ce qu’elle peut acheter, renoncer ou reporter en vue de soutenir durablement la vie de la famille (oikos). Mais cette notion de l’économie est subvertie par les penseurs grecs, lesquels lui préfèrent la croissance ou " krematistique ", qui signifie la prise rapide, par force et sans scrupule des biens. En confondant croissance et économie, les Grecs ont inversé l’ordre des choses . Ainsi ce que l'on appela "Miracle grec" au siècle de Périclès (Vème siècle avant notre ère) n'est tout autre que l'entrée dans une civilisation nouvelle - la lumière grecque - fondée sur l’efficacité et l’utilité à tout prix.

C'est seulement à partir du Haut Moyen Âge,dès le XIIè siècle, que l'Occident découvre vraiment l’héritage grec, par la traduction des philosophes grecs, dont notamment Aristote (et ses écrits comme De Organon, De Politikè ou L’éthique à Nicomaque). Ont contribué à cette redécouverte, les philosophes de langue arabe comme Al Maamoun (786-833), Avicenne (= Ibn Sîna, 980-1037) ou Averroès (1126-1198), etc. dont les oeuvres traduites permettent l'accès à la sagesse grecque antique et notamment aux écrits d'Aristote. La découverte de l’Antiquité grecque constitue une véritable source d’inspiration de la pensée médiévale. Elle a grandement contribué à la connaissance des penseurs, comme Jean de Salisbury, auteur du Policraticus, grand Traité politique du Moyen Âge ou Francis Bacon, l’auteur du Nuvum Organum. Car Aristote est considéré comme le père de la pensée rationnelle. Il a inventé la logique formelle ou ce qu’il est convenu d’appeler les règles du raisonnement, qu’il caractérisa par trois principes :

Le principe d'identité:

(p ® P)

Est défini par différents énoncés, tels "A est A";
"Ce qui est est"; "Ce qui n'est pas n'est pas".
Chaque chose est égale à elle-même : x = x.

" Se demander pourquoi une chose est elle-même, c’est enquêter dans le vide, parce que l’existence d’une chose doit être.
Aristote, Métaphysique VII, 1041a15-20

Le principe de non-contradiction:

¬ (p Ù ¬ p)

" Il est impossible que le même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps au même sujet et sous le même rapport ". Aristote, Métaphysique, 3, 1005B,9 / Métaphysique, G 3 1005 b 33

Impossible de dormir et de jouer au football en même temps.

Le principe du tiers exclu:

(p Ú ¬ p)

" Il ne peut y avoir d’intermédiaire entre deux contraires, un sujet possède ou ne possède pas un attribut donné ".
Aristote, Métaphysique VII, 1021b23-29)

Ces critères de la pensée logique sont formellement cohérents, mais ne se vérifient pas dans la réalité. Ils constituent la base de la pensée instrumentale. Alors que la sagesse holistique enseigne d’agir suivant des normes naturelles, transcendantes ou providentielles, c’est désormais la raison d’état (ratio status) incarnée par la puissance publique (potestas publica) qui fait office de loi. Ainsi le bien commun (summum bonum), travesti en intérêt commun (ratio communis utilitatis), est défini par la nécessité (ratio necessitatis), c’est-à-dire selon le bon gré du prince. Ce qui ouvre la voie à toutes les manipulations.

Je ne doute pas un seul instant de l’efficacité de la logique rationnelle. Mais tout le monde convient que la forme logique est inadéquate à la réalité. Comment changer cet ordre établi des choses ? Je pense qu’il faut changer de mode de penser et admettre une logique intégrale fondée sur le " tiers inclus ". La physique quantique a démontré durant ce XXè siècle que plusieurs mondes peuvent coexister en même temps. Elle a prouvé la discontinuité de l’espace et du temps, puisque ce qui se vérifie au plan macro, n’est guère évident à l’échelle de l’infiniment petit.

Le tiers unificateur est donc une ouverture à l’autre, qui est un autre moi-même, c’est-à-dire à l’altérité en tant que sacré de l’individu. Barsab Nicolescu note que l’abolition du sacré a conduit à l’abomination d’Auschwitz. et au 25è millions de morts du système stalinien. L’histoire devient criminelle lorsque l’autre est enchaîné, exclus, mutilé... tout simplement parce qu’il est différent. Or, nous nous définissons tous par rapport à l’autre, qu’on soit religieux, agnostique ou athée. Le racisme est crapuleux et scandaleux, au même titre que l’exclusivisme, parce qu’il se fonde sur une sagesse instrumentale travestie d’abord par les Grecs, puis à l’orée des temps modernes, par les grandes fées de l’économie-monde libérale. Il faut donc aller au-delà du tiers exclu, changer de méthode de penser logique. Et pour ce faire, il faut avoir du cœur, éprouver l’humanité et l’amour et méditer d'abord, pour ensuite, réfléchir en terme de Tiers inclus.

J-KH
jozataka@hotmail.com